Cosmin, le collègue avec lequel je partageais la table-banc en VIe(1), a abandonné l’école et il s’est trouvé un emploi dans une usine après l’examen de capacité(2). Nous partagions les mêmes bancs d’école et nous habitons la même commune. Pourquoi nos fortunes ont-elles été si différentes ?

J’ai connu Cosmin en Ve(3), quand il est venu à l’école dans un survêtement simple, noir à rayures grises, qu’il portait aussi dans la photo d’album de fin de la VIIIe(4), même si la fermeture éclair s’était cassée depuis quelque temps. Agile et petit, il courait et cognait les lambris couvrant les murs de la salle de classe jusqu’à ce que les blessures de ses poings saignassent. Mes parents m’ont appris à mettre des pansements colorés et à souffler pour que les blessures ne me fassent pas mal, mais Cosmin ne ressentait pas le besoin de se protéger ainsi. Au début, j’avais peur quand je voyais qu’il éclatait et s’engueulait avec les collègues, mais ensuite je me suis rendu compte qu’il n’était pas un garçon dangereux, mais vif et impulsif. A partir de ce moment-là, on a commencé à s’entendre.


Fotografia lui Cosmin în albumul de sfârșit de clasa a VIII-a, 2017

Fotografia Patriciei din albumul de sfârșit de clasa a VIII-a, 2017

Cosmin est né dans la commune Șura Mică du département Sibiu, comme moi. Il a grandi dans une communauté pauvre et isolée de Roms du village Rusciori, et moi à Șura Mică, dans une communauté de Roumains, de classe moyenne. En VIe(5), nous avons partagé la première table-banc du côté de la fenêtre : moi je voulais être dans la proximité des profs, je faisais attention et j’étais bonne élève, tandis que lui perturbait les cours. Alors, la prof principale l’a fait bouger au premier rang, à côté de moi.

Il était sauvage et souriant. Il était toujours en tenue sportive et la classe de sport était sa favorite. Il venait à l’école avec un cartable noir, petit, où il mettait son sandwich au salami et, rarement un stylo et un carnet. Une fois par semaine, son papa l’emmenait bosser à la journée avec les animaux ou chez les voisins. Ces jours-là, il venait fatigué à l’école et il regardait absent par la fenêtre. Les autres jours, il dansait et chantait dans la salle de classe, comme les autres enfants, ou il avait des accès de rage et s’enguelait avec les collègues. En général, il éclatait si quelqu’un parlait de sa famille, surtout de sa maman, qui avait quitté le domicile.

Puisqu’il me perturbait sans cesse pendant les cours, il me tirait par les cheveux ou s’amusait avec les collègues derrière, j’ai essayé de trouver quelque chose pour l’occuper. Sur ma suggestion, Cosmin a commencé à « concevoir des maisons », et moi je lui donnais toujours la meilleure note. Toutes ses maisons étaient pareilles, seule la sienne était différente : au milieu du grenier elle avait des tas grands et colorés de saucisses. Il me demandait tout le temps : « Toi, est-ce que t’as des saucisses dans ton grenier ? », et moi je ne savais pas quoi lui répondre. Je montais au grenier une fois par an, quand je nettoyais avec maman et mon petit frère, nous faisions le tri parmi les cahiers de nos classes précédentes, les lettres et autres choses dont l’usage n’était pas quotidien. Je lui répondais simplement « non ». Ainsi, mon grenier restait toujours vide dans ses dessins.


Desen expus pe peretele Școlii Gimnaziale Șura Mică

A présent, Cosmin a 17 ans, comme moi. Même si à la fin de la VIIIe(6), il s’est inscrit dans une école d’apprentissage de mécanique auto à Sibiu, il ne s’est pas permis de payer la navette Rusciori-Sibiu : l’abonnement mensuel arrivait à 180 lei. Il a abandonné l’école pendant le premier semestre et s’est embauché dans une usine d’emballages de Șura Mică, où il travaille avec son père, les deux opérateurs dans les ateliers. J’ai voulu apprendre pourquoi il a renoncé à l’école d’apprentis et qu’est-ce qui est devenu son rêve de devenir mécanicien auto, j’ai donc décidé de lui rendre visite.


Patricia în fosta ei clasă din Școala Gimnazială Șura Mică21,5% des enfants en Roumanie vivent dans des conditions de privation matérielle sévère, le taux le plus élevé de l’UE, où la moyenne est de 5,9%, selon un rapport de 2019 de l’Organisation Sauvez les Enfants.

***

C’est samedi, un matin gris. Je me fais deux couettes pour ressembler à la fille que Cosmin connait depuis l’école générale et je pars avec Anca, ma copine de Șura Mică, vers le village de Rusciori, qui est à 8 kilomètres de Sibiu. J’y suis déjà allée dans différents contextes sociaux, mais je n’ai jamais déambulé dans le village. Sur la route, on note toutes les deux combien Rusciori est près de l’Aéroport International de Sibiu : les avions s’envolent chaque jour, tandis que le village reste en arrière. Peu nombreux sont les bus qui passent par Rusciori, c’est difficile de faire la navette si tu n’as pas d’auto.

Lorsque l’on entre dans le village, on perd le réseau téléphonique. Anca double une charrette qui avance sur le chemin étroit, de terre. L’air est propre et frais – le village côtoie une forêt -, mais les ruelles sont poussiéreuses et pleines de chiens.

Dans le village de Rusciori, il y a eu surtout des Saxons jusqu’à la Révolution de ’89, quand une bonne partie ont quitté leurs maisons et sont partis en Allemagne, où leurs familles résidaient. Dans quelques-unes des maisons abandonnées, des familles de Roms ont déménagé. Ainsi, trois communautés se sont formées : des Roumains, des Saxons et des Roms.

Madame Marichina vit rue des Saxons et elle est la seule qui porte le masque à Rusciori durant la pandémie. « Je ne veux pas recevoir une amende », dit-elle. La famille de Madame Marichina est parmi les peu qui sont restées à Rusciori après la Révolution. La majorité des Saxons que nous rencontrons dans son village sont ses parents, donc elle nous accompagne pour nous montrer leurs maisons bien entretenues.

On se promène devant les maisons coquettes rue de Roumains. Une partie d’entre eux habitaient ici aussi quand les Saxons étaient majoritaires, autres y ont déménagé récemment. A Rusciori, les communautés de Saxons, Roumains et Roms vivent sans trop interagir. Il n’y a pas de conflits entre les communautés, mais souvent ils sont critiques les uns des autres. Les enfants se croisent uniquement à l’École gymnasiale de Șura Mică où ils apprennent ensemble, et ensuite chacun.e rentre dans sa communauté.

On dit au revoir à Madame Marichina et on arrive dans la partie du village habitée par les Roms. Les maisons sont petites, beaucoup délabrées et peintes en orange, vert ou rouge. Il y en a qui sont récemment rénovées, mais pour d’autres le plâtre se détache et sont laissées à l’abandon. Pour beaucoup de maisons, les clôtures sont des improvisations en planches et tôle, sur lesquelles des tapis sont laissés sécher. Les habitants on les trouve devant leurs maisons ou dans la rue. Ils sont assis sur des bancs ou même par terre, ils fument et discutent. Quelques-uns tournent leur tête envers nous et nous demandent : « Qui est-ce qui vous cherchez ? Pourquoi êtes-vous ici ? », comme si notre présence là-bas n’était pas normale.


Parcul reamenajat din fața Școlii Gimnaziale Șura Mică

Ici, personne ne porte le masque, et les gens disent : « La Covid-19 n’est pas arrivée chez nous ». Ils ne sont pas informés sur le virus, mais ils me regardent effrayés quand je leur demande comment ils se protègent : « Il n’y a pas de cas ici ! », répondent tous. Uniquement dans les bus qui emmènent les ouvriers à l’usine les masques sont mis. La vie dans le village de Rusciori se déroule comme s’il n’y avait pas de pandémie.

Les enfants jouent au foot ou ils sautent à la corde au milieu de la route et, lorsqu’ils nous voient, nous demandent : « Est-ce que vous nous avez apporté quelque chose ? ». Anca rencontre Delia, une ancienne collègue de classe, qui tient dans ses bras un enfant. Delia a abandonné l’école à 16 ans et elle s’est mariée avec un homme de Rusciori, ensemble ils ont un enfant. Pendant qu’elle ajuste les pantalons à l’enfant, elle demande à Anca : « Tu ne t’es pas mariée, toi ? ». Anca lui dit qu’elle est toujours à l’école et Delia nous regarde étonnée et nous souhaite de nous trouver chacune un homme et d’avoir nos ménages à nous.

Nous arrivons à la maison de Cosmin, guidées par les gens du village qui nous disent qu’il est « un garçon travailleur, il bosse toute la journée ». Sa maison est soignée, récemment peinte en orange et la clôture semble neuve. Devant, la belle mère et le frère de Cosmin sont assis sur un banc avec la grand-mère. Son père a un chapeau noir et une chemise orange, ouverte, et avec le grand-père de Cosmin et autres hommes, ils sont assis au bord de la route. Darius, le demi-frère de Cosmin, un garçon pétulant de trois ans a juste un short et sur son ventre et dos une crème contre les insectes y est appliquée. Sa mère rompt un morceau de tarte au fromage traditionnelle d’Ardeal et lui donne à manger. On se présente et la femme nous apporte un banc de la cour pour nous asseoir.

La grand-mère a les cheveux courts et les mains sales, abîmées. Elle porte un haut marron, moulant et une jupe rose. Elle nous raconte l’histoire de la mère biologique de Cosmin et de sa sœur, Roxana, qui les a quittés quand ils avaient huit et, respectivement, cinq ans. La femme est partie à Sibiu et la grand-mère a élevé les deux jusqu’à ce que leur père a fait venir leur belle-mère, qui ensuite a donné naissance à Darius.


Anunț pe poarta unui vecin din Șura Mică

La tante de Cosmin, qui habite dans la maison d’en face, vient faire notre connaissance. Ses cheveux sont teints blonds et elle porte des collants à fleurs colorés. Elle nous dit que son neveu, Cosmin, fait samedi des heures supplémentaires et que lorsqu’il rentre de l’usine, il va chercher de l’herbe pour le cheval. Roxana, la sœur de Cosmin, qui cette année a terminé la VIIe(7), s’est « mariée », c’est-à-dire elle a déménagé chez un homme de 24 ans du village. Cosmin et son père ont essayé de la faire revenir, mais la fille est résolue à y rester et à abandonner l’école, même si elle a uniquement 14 ans. Je demande à la grand-mère de Cosmin :

« Ne le regrettera-t-elle plus tard ? »

« Mais c’est comme ça chez nous », répond-elle d’une voix ferme s’allumant une cigarette.


Patricia își plimbă câinele lângă balta de la marginea satului Șura MicăA l’âge quand je sautais sur des chansons pop et j’écrivais dans un journal mauve, Roxana a décidé de quitter le foyer. A 14 ans, moi aussi j’ai eu mon premier petit ami, un garçon rencontré dans une colonie de vacances. Quand je suis rentrée, maman a senti que quelque chose avait changé et on a décidé de parler garçons. Elle m’a dit de faire attention pour que cela ne perturbe mon école et que je ne sois pas manipulée. Quand l’école a commencé, je n’ai plus gardé le contact avec le garçon de la colonie. J’avais trop de devoirs et, dans mon temps libre, je sortais faire du roller avec ma bande de fille.

Covoare la uscat în Șura Mică

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Je suis revenue plusieurs fois à Rusciori pour chercher Cosmin, mais il était tout le temps à l’usine ou dans le village, où il travaillait à la journée : il fauchait l’herbe ou ramassait les débris. A Șura Mică, le paiement à la journée varie entre 40 et 100 lei, en fonction de l’activité et de la personne pour laquelle tu travailles.


Statuie în curtea unor locatari din Șura Mică

Je trouve Cosmin à la maison un lundi matin, après avoir échangé avec lui sur Facebook et appris qu’il allait au boulot dans l’après-midi. C’est la première fois que je le vois après la fin de la VIIIe(8). Il a une bague grande, en or et des mèches blondes qu’il s’est fait faire chez le coiffeur du village. Il porte des jeans et un T-shirt noir, moulant. Il a des blessures profondes sur les bras, des coupures de la machine avec laquelle il travaille à l’usine. Pareil comme quand il était petit, il ne soigne pas ses blessures, il chasse uniquement les mouche qui s’y mettent dessus. Dans la cour, un chien enjoué saute vers mes pieds et derrière, la porcherie et un cheval attaché. Dans la cour, des toilettes, et contre la maison, des vieilleries. La cour est dans l’ombre d’une vigne épaisse et le grand-père de Cosmin me dit qu’il a hâte que l’automne vienne.

Ils m’invitent à l’intérieur et la grand-mère de Cosmin me sert un verre de jus Frutti Fresh de poires, qu’elle apporte de la pièce d’à côté. Darius, le demi-frère de Cosmin, boit du jus directement de la bouteille et il mange des Cheetos à la pizza. A l’entrée, mes cheveux sont attrapés dans un papier tue-mouche accroché au plafond, ce qui fait Cosmin et Darius rire. La cuisine est étroite et sépare les deux pièces de la maison que quatre personnes partagent. Les grands-parents habitent dans une pièce aménagée dans la cave de la cour. Le mur à côté de la cuisinière est plein de taches d’huile et sur la table il y a un panier avec des pommes de terre et des concombres frais. Ça sent la friture et les Cheetos que Darius mange. Cosmin finit son déjeuner : des frites avec des œufs, des restes du diner d’hier.


Patricia așteaptă în stație ultimul autocar din Șura MIcă spre Sibiu

Cosmin joue au foot le dimanche avec Iuli et Ovidiu, deux anciens collègues d’école de Rusciori. Ils se rencontrent sur un terrain improvisé et, des fois, ils vont chez un d’eux et prennent des bières. Le plus grand rêve de Cosmin est d’avoir son permis de conduire pour qu’il puisse rouler à Sibiu quand il le souhaite.

« Tu veux rouler voir ta mère aussi ? »

« Non. Pourquoi ne vient-elle pas ici ? dit Cosmin, tandis qu’il égratigne une blessure de sa main, les yeux baissés.

Il ne parle jamais de sa maman qui les a quittés quand ils étaient petits. Je me souviens les années d’école, quand Cosmin était agité. Comment aurait-il pu maitriser sa rage, quand personne ne l’aidait à la contrôler ? Il cognait les lambris de la classe ou restait assis à la table-banc dans l’apathie ; deux états entre lesquels il oscillait.


Patricia citește în bucătăria casei ei din Șura Mică

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Marianne Herzog est une psychothérapeute suisse spécialiste des traumatismes. Elle a connu la communauté de Rusciori par le biais d’un projet Erasmus+, auquel l’École gymnasiale Șura Mică a aussi participé, étant un des partenaires. J’étais incluse dans le projet en VIIe(9), lorsqu’on m’a donné l’opportunité d’aller à Ceuta, en Espagne, avec Anca, Madame la Directrice et ma prof principale. Je me rappelle plutôt les baignades dans la mer et les chansons que je chantais avec Anca et avec nos nouveaux amis polonais plus que les discussions sur les traumas et leurs causes.


Strada principală din Șura Mică

J’ai échangé avec Marianne sur la situation de la communauté de Rusciori par mèl, en anglais, et un peu en roumain, une langue que Marianne souhaite apprendre. Elle garde toujours le contact avec les profs de l’École gymnasiale Șura Mică. Elle me dit que la pauvreté et l’abandon empêchent un enfant à avoir des relations saines et lui engendrent un trauma. « Les familles pauvres sont souvent défavorisées et désavantagées socialement, ce qui mène à la violence familiale », dit-elle. « Il y a un cycle de transmission du trauma, d’une génération à l’autre. »

« Quand je suis arrivée la première fois à Rusciori, j’ai traversé le village en voiture », raconte Marianne. « C’était quelque chose de choquant pour moi : la route principale de terre, une femme assise au bord d’une charrette, un de ses enfants à côté, l’autre elle l’allaitait. La pauvreté et l’injustice sociale m’ont profondément touchées l’âme. Mais j’ai aussi participé à un événement à l’école qui a été conclu par une danse traditionnelle rome. J’ai vu les enfants habillés en costumes colorés chantant et dansant, et ceci m’a rendue gaie et m’a fait comprendre leurs traditions et coutumes. »


O mașină răsturnată pe strada principală din Rusciori

Quand les partenaires du projet Erasmus+ sont venus en Roumanie, ils ont passé un jour à l’école de Rusciori. A la fin, un spectacle de danses modernes et traditionnelles roumaines et romes a été organisé. Les costumes colorés et l’énergie des enfants ont levé debout tout le monde : des gens de sept pays différents ont dansé ensemble. Les enfants roms, qui ont appris les adultes danser, étaient heureux d’être appréciés et ils en étaient fiers.

Dans mon verre de Frutti Fresh une mouche s’est noyée, alors la grand-mère jette le contenu dans l’évier. Pendant que je parle avec Cosmin, son demi-frère reste dans la cuisine, dans notre proximité. Il joue et danse sur manele, qu’il met lui-même sur le téléphone de Cosmin. Je me réjouis d’entendre qu’à partir de l’automne, il ira à la maternelle. Cosmin se porte bien avec lui et le prend dans ses bras, le môme me dit avec un large sourire qu’il reçoit en permanence des biscuits et des chips de Cosmin.


Parcul pentru copii din Rusciori

Cosmin porte le masque au boulot et dans le minibus de navette. Cela ne le dérange pas, mais il l’enlève tout de suite dès qu’il entre dans le village, ou personne n’en porte. Il me dit qu’il ne craint pas le virus, puisqu’il ne connait personne qui soit infecté et puisque dans leur village il n’y a eu aucun cas.

« Pourquoi t’as abandonné l’école ? je demande à Cosmin. Je sais que tu t’étais inscrit dans une école d’apprentis d’où tu pouvais devenir mécanicien auto. »
« J’ai été con », répond-il. « Il n’y avait pas vraiment de bus et le transport est cher. D’où avoir 180 lei uniquement pour la navette ? Papa m’a trouvé un boulot et cela m’arrangeait de m’embaucher. »
« T’aimes ton boulot ? »
« Oui, c’est beaucoup plus facile que porter des pierres ou aller chez les gens pour travailler à la journée. Au boulot on nous donne chaque jour de la soupe aux boulettes de viande. Nous avons un minibus qui vient nous chercher. Je travaille dans la même équipe avec papa, il y est employé de longue date. »
« Que fais-tu de ton salaire ? »
« Une moitié je la donne à papa, l’autre je la garde pour moi pour m’acheter ce que je souhaite. Des fois, je fais des économies, pour payer pour mon école de conduite. J’achète des bonbons à l’enfant, je m’achète des vêtements. »


Găinile se odihnesc într-una din anexele casei lui Cosmin.

Dans l’année scolaire 2015-2016, plus de 125.000 enfants ont fait la navette à l’école. Il n’y a pas de statistique indiquant le nombre d’enfants en décrochage scolaire parce qu’ils ne pouvait pas se permettre de payer la navette, comme ce fut le cas de Cosmin. Source : le rapport de 2019 de l’Organisation Sauvez les Enfants.

Dans l’année scolaire 2017-2018, pour la plupart des élèves navetteurs – 80% – moins de la moitié des coûts réels de transport ont été pris en charge, tandis que pour 13,2% les coûts n’ont pas du tout été pris en charge. Source : le Conseil national des élèves.


Darius, fratele lui Cosmin, în casa lor din Rusciori

***

Je me demande comment il aurait été pour moi si papa m’avait dit qu’il ne se permettait pas me payer la navette, et je n’arrive pas à m’imaginer. En VIIIe(10), Cosmin allait dans le village chercher du boulot à la journée, tandis que moi je prenais des cours privés de maths et je faisais, insouciante, du roller.

Comme j’entre dans la XIIe(11) au Collège national « Octavian Goga » de Sibiu, je me demande souvent vers quelle ville je vais me diriger pour la fac et si la profession de psychologue est adéquate pour mon avenir. Cosmin souhaite avoir son permis de conduire et se bâtir une maison à quatre pièces où il vivra avec son épouse et les trois enfants qu’il veut avoir. Il a une copine, mais il ne veut pas se marier pour l’instant. Il est fâché que Roxana, sa sœur, s’est mariée à 14 ans. Il est allé chez Roxana avec son père, mais la fille est déterminée d’y rester. Malheureusement, à Rusciori, la majorité des filles « se marient » (c’est-à-dire elles déménagent chez l’homme) avant d’avoir 18 ans, quelques-unes même à 14-15 ans. « Il lui restait une année et elle aurait fini huit classes, elle aurait pu s’embaucher. Ainsi, que devient-elle ? », dit Cosmin.


Bunicul lui Cosmin în curtea casei lor din Rusciori

Cosmin se souvient souriant de la période quand, élève, il allait « en colonie ». A Rusciori, la Fondation pour une éducation éco-sociale « Kinderbauernhof » a un programme parascolaire, en partenariat avec l’École gymnasiale Șura Mică, où les enfants font leurs devoirs, participent à des activités éducatives et prennent le déjeuner. J’ai visité avec Irisz, la photographe de l’article, le siège de la fondation, connue à Rusciori sous le nom de « la colonie ». La présidente est Madame Hermanie Jinga-Roth. L’activité est suspendue pendant la pandémie, mais avec Madame Hermanie et Tante Vetuța, la cuisinière de la « colonie », nous avons déambulé dans la cour, nous avons mangé des pommes vertes et nous avons vu les costumes populaires roms. A part les activités éducatives, les enfants viennent ici prendre des cours de danses traditionnelles saxonnes et gitanes. « J’aimais la prof principale et j’aimais jouer », dit Cosmin. « Au boulot il s’est avéré utile de savoir lire et écrire, mais, surtout, calculer. »

A l’école, les élèves roms ne sont pas marginalisés. En VIe(12), quand Cosmin commença à me déranger pendant les cours, maman ne me permis pas de me plaindre. Elle est prof de roumain et anglais à Șura Mică et elle était au courant des problèmes de la famille de Cosmin, ainsi elle me dit que je devais essayer l’aider. Papa travaille à l’usine dans le village où il a aussi des collègues roms de Rusciori. Mes parents n’ont jamais été racistes, ils ne m’ont jamais menacé que « les Tsiganes allaient venir m’enlever » quand je ne me portais pas bien et ils m’ont éduquée à ne pas juger les personnes selon leur origine ethnique.

94% des élèves qui apprennent à l’École primaire de Rusciori sont d’origine rome et, à l’École gymnasiale Șura Mică, 37% sont roms.J’ai discuté avec Madame la Directrice Elisabeta Răulea sur les causes du décrochage scolaire des enfants roms. Madame Răulea est directrice depuis 20 ans à Șura Mică et elle dit que la cause principale est le manque d’éducation des parents. La majorité n’ont pas achevé ni même le cycle primaire, alors l’éducation des enfants n’est pas une priorité pour eux. Plus les parents sont éduqués, plus ils sont intéressés à envoyer leurs enfants à l’école. Madame la directrice espère que les élèves qui finissent le gymnase seront plus intéressés par l’éducation de leurs enfants que leurs parents ne l’ont pas été. Ensuite, à cause du coût de la navette les jeunes de Rusciori ne suivent pas les cours d’un lycée ou d’une école d’apprentis.

Cosmin se odihnește în dormitor după tura de dimineață la fabrică

Pendant l’année scolaire 2017-2018, le taux de décrochage scolaire au niveau national pour l’enseignement primaire et gymnasial a été de 1,7% (environ 30.000 élèves). La statistique n’inclut pas les élèves qui n’ont jamais été inscrits à l’école. Source : le rapport de 2019 de l’Organisation Sauvez les Enfants.

A la fin de l’année scolaire 2016-2017, 2,5% des élèves de lycée ont abandonné leur scolarité tandis que le taux de décrochage dans les écoles d’apprentis a été de 3,5%. Source : l’Institut national de statistique.

« Dès que je suis devenue directrice, je me suis confrontée avec une situation spéciale dans le village de Rusciori : les élèves roms s’absentaient beaucoup, et finissait par abandonner sans avoir achevé le cycle primaire », dit Madame la Directrice Elisabeta Răulea. « Les enfants ont une estime de soi basse à cause de la discrimination, un comportement violent et une situation socio-économique précaire. J’ai initié des projets pour soutenir cette communauté et pour pousser les enfants à venir à l’école. J’ai gardé une coopération permanente avec les parents, même si cela veut dire que je me déplace chez eux, à Rusciori. Lors de la première fête que j’ai organisée, j’ai inclus les enfants roms aussi. J’ai envoyé des invitations à leurs parents et ils sont venus mettant des habits beaux et propres. Lorsque leurs enfants ont commencé à danser, ils se sont levés eux aussi. Ils ont dansé ensemble, ils ont passé un bon moment et ils sont rentrés contents. »

« A présent, il n’y a plus de décrochage scolaire jusqu’en IVe(13) », dit Madame la Directrice. « Je me souviens l’état des maisons en début de ma carrière, comment les enfants se promenaient nus dans la rue et personne ne s’en souciait. Le simple fait que je vois maintenant devant leurs maisons des tas de gravier me fait penser qu’ils commencent à réfléchir aussi à l’avenir, à autre chose que ce qu’ils vont mettre sur la table le lendemain. »

Les profs de l’école de Șura Mică organisent des activités extrascolaires qui mettent en valeur les traditions de la communauté à laquelle les enfants appartiennent, comme les concours de danse, où les élèves mettent les costumes traditionnels de la « colonie ». Quand j’étais en Ve(14), toute la classe a appris une danse traditionnelle rome, à laquelle Cosmin et moi avons aussi participé.


Cosmin își gonește prietenii, care spionează ce face prin poarta întredeschisă.

***

Cosmin n’a pas de plan de long terme. En général, les enfants dépourvus de sécurité et vivant dans la pauvreté deviennent des adultes qui n’ont pas une bonne maitrise sociale, dit Marianne Herzog. Je l’ai revu à plusieurs occasions, mais il était pressé à chaque fois : il allait au boulot ou il avait des tâches domestiques. Je me suis rendu compte que pour Cosmin c’était plus important de bosser que de parler, surtout que bientôt il devient majeur d’âge et il n’a toujours pas les 1.600 lei nécessaires pour l’école de conduite. Je me réjouis qu’il ait obtenu son indépendance financière et je le quitte dans l’arrêt du minibus qui va l’emmener à l’usine, et les autres habitants, devant leurs portes, me font au revoir de la main.

La pauvreté et la situation familiale ont fait que Cosmin soit un « des élèves problèmes ». Marianne est d’avis qu’uniquement par une coopération bénéfique entre le système éducationnel, médical et les autres autorités, le taux de décrochage scolaire et le taux d’enfants vivant dans une pauvreté sévère peuvent être réduits. Il faut beaucoup de travail et patience pour modifier une communauté où « C’est comme ça chez nous ! » retentit comme un écho.

Marianne note qu’en Suisse aussi la pauvreté, l’injustice sociale et l’intégration des communautés d’origines ethniques différentes sont des problèmes difficiles à traiter. Mais, en Suisse, ce sont des cas particuliers, il ne s’agit pas de l’ensemble d’une communauté d’un village ou d’une ville. Ainsi, les jeunes ont plus de chances à sortir de la pauvreté. Marianne ne sait pas comment la Suisse traiterait un village avec les problèmes de Rusciori et elle est dans l’admiration des profs et des employés de la « colonie » qui s’occupent des enfants et tâchent de leur offrir un avenir différent de celui de leurs parents.


Patricia și Cosmin în curtea casei lui din RuscioriJ’aurais aimé que le grenier de Cosmin soit plein de jouets ou de ballons de foot et qu’il pense à son avenir, et non pas à de quoi il allait se nourrir. Même s’il y a juste quelques kilomètres qui nous séparent et même si nous avons partagé la première table-banc du côté de la fenêtre, nos vies seront complètement différentes. Je ne peux pas changer les conséquences que la pauvreté et l’insécurité familiale ont eu sur le développement de Cosmin, mais je peux comprendre pourquoi il a choisi de rester dans la communauté du village de Rusciori et d’abandonner l’école. J’espère que pour les enfants de Cosmin le monde soit plus large que le village de Rusciori.

Patricia Cîrtog a 17 ans et elle est élève en XIIe(15) au Collège national « Octavian Goga » de Sibiu.
Irisz Kovacs a 20 ans et elle est d’Arad. Elle est étudiante à la Faculté de Théâtre et Télévision de l’Université « Babes-Bolyai » de Cluj-Napoca.

Éditrice texte : Elena Stancu
Éditeur photo : Cosmin Bumbuț

Traduction en français : Claudia Davidson-Novosivschei
Révision de la traduction : Cristina Hagău

(1)L’équivalent de la 5e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(2)L’équivalent de la 3e dans le système scolaire français.
En Roumanie, le système scolaire est structuré comme il le suit : le cycle primaire démarre à 6 ans et dure 5 ans (classe préparatoire + les classes I-IV), ensuite il y a le gymnase qui dure 4 ans (V-VIII).  Après le gymnase, les élèves sont censés faire un examen « de capacité », sans lequel l’admission au lycée n’est pas possible. Le lycée (qui des fois peut s’appeler collège) dure, lui aussi, 4 ans (IX-XII) (note de la traductrice).
(3) L’équivalent de la 6e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(4)L’équivalent de la 3e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(5) L’équivalent de la 5e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(6) L’équivalent de la 3e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(7) L’équivalent de la 4e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(8) L’équivalent de la 3e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(9) L’équivalent de la 4e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(10) L’équivalent de la 3e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(11) La classe terminale au lycée en Roumanie (note de la traductrice).
(12) L’équivalent de la 5e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(13) L’équivalent de la CM2 dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(14) L’équivalent de la 6e dans le système scolaire français (note de la traductrice).
(15) La classe terminale au lycée en Roumanie (note de la traductrice).

Le texte et les illustrations ont été réalisés dans le cadre du projet “Gen, revista” (« Genre, magazine »), soutenu par l’Institut français de Roumanie. Le magazine est un projet de Forum Apulum, une association civique d’Alba Iulia, créée pour former de nouvelles générations de citoyens informés et impliqués, prêts à changer le monde pour le mieux.

Si vous voulez que ce projet se poursuive et que les jeunes écrivent, dessinent et photographient des sujets qui leur tiennent à cœur, vous pouvez nous soutenir à travers l’une des méthodes suivantes.